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07 MARS à 20H30 - 08 MARS à 20H30 - 09 MARS à 20H30 - Au TU - 1H45

La Cuisine d’Elvis

Lee Hall / Pierre Maillet / Théâtre des Lucioles

Cette comédie sur le sexe, la bouffe, le bonheur et, cerise sur le gâteau, sur Elvis Presley dresse avec un humour potache et résolument anglais, le destin d’une famille étonnante : un père paralytique, ancien imitateur transformiste du King, une adolescente passionnée de cuisine, une mère qui entretient une liaison avec un jeune et bel amant pâtissier. Pierre Maillet et le Théâtre des Lucioles mettent en scène ce huis-clos comme un cabaret des fragilités humaines tendre, cruel et drôle à la fois.

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On aime l’humour social anglais, entre Ken Loach et les Monty Phyton, la délicieuse tragi-comédie des petites choses de la vie.

On y va avec un sosie d’Elvis, une adolescente gourmande, sa mère prof d’anglais ou son amant pâtissier.

La critique du spectacle

Tempête sous un crâne (couvert d'une perruque rouge).

 

« Peut être que c'est pas renoncer qu'il faut, peut être qu'il faut essayer. La vie, c'est un truc bizarre, non ? » Alors que le dramaturge Lee Hall titre ce passage « Epilogue insupportablement facile », nous entendons ici, tandis que le spectacle est bien avancé, une morale « omelette » ; bavante et salée. Au service du paradoxe de la pièce, ce plat finement servi vient confirmer une pensée exaltante : le tragique peut être kitsch. Et plus encore, l'absurdité permet de le supporter.

 

Situation initiale endiguée : sur une scène à deux plateaux - living à l'étage, cuisine/chambre au rez-de-chaussée - une adolescente défie une mère frivole depuis que le père est devenu un « légume ». La supposée narratrice de la pièce se réfugie dans la gastronomie tandis que sa mère, anorexique et alcoolique, collectionne les aventures sans lendemains. A cette réalité infirme s'ajoute Stuart, manager en pâtisserie, parasite sexy et amant fidèle. Dans cet appartement anglais aux lourds rideaux de velours, un monte-charge est installé pour amener le fauteuil roulant à l'étage, pour aussi peser le poids d'une existence condamnée. La scénographie de Marc Lainé offre cependant de nouvelles images à la médiocrité. Le plateau, évolutif, voit ses murs se transformer en panneaux lumineux, la cuisine mobile fait office de tréteau et la farce se poursuit dans une lumière qui tranche avec un quotidien des plus mornes. Les personnages se détachent aussi d'un réalisme trop abstrait pour incarner des caricatures plurielles du malêtre et de la gêne. Les regards se font parfois public quand les dialogues scabreux entrainent des comiques de situations propres à l'humour anglais, déracinant la tragédie sociale de sa bienséance.

 

Se réveillant consciencieusement entre chaque séquence de sa torpeur définitive, le père entreprend de réécrire un passé abrupt dans lequel il était imitateur d'Elvis Presley. Le King prend vie à travers une interprétation surfaite de tubes racoleurs. Liant de cette expérience théâtrale, il traduit le fantasme, l'échappatoire, la vie sauve qui ne se présente jamais, et se termine irrémédiablement en crime, injures, suspicion et trahison. Pierre Maillet, metteur en scène et interprète du dit Elvis, édulcore sa déconstruction d'un foyer typiquement victime, dans lequel l'héroïsme est inexistant, sinon sous les néons d'une cuisine devenus projecteurs d'une scène de concert rêvée. Lee Hall, dramaturge - et scénariste de, pour exemple, Billy Elliot -, époux défunt de la réalisatrice du deuxième opus de Bridget Jones (l'âge de raison – celui-là même qui n'arrive jamais), s'intéresse à la mélancolie à travers les codes de la culture pop. Ici, les mécanismes destructifs émergent de la versatilité des personnages. Par une idiotie révélant à l'usage une raison implacable, ils déclenchent des ouragans dans un univers en apparence immuable. Pierre Maillet traite ainsi du sous-sol, de ce qui se trame derrière, dans les esprits agitées de figures en transition. La mère, surexposée sur la scène du living-room, s'agite et s'éprend comme un pantin pour oublier qu'elle couve en elle un mélodrame. Jill, avec son langage cru entrecoupé de « haaaaan » et « eeeeeee », éviscère chaque être rencontré dans cet antre bouillant qu'est le foyer familial, alors que l'adolescente se révèle prodigieusement empathique. Les comportements sont éclatants d'inanité et de bêtise, et les deux femmes subissent cet état craquements après craquements, se renforçant mutuellement dans leur cruauté, jusqu'à tirailler et détruire celui qui a franchi la porte de cet appartement en friche et y a installé son horrible bienveillance en tentant de résoudre les problèmes : l'aimable et sentimental Stuart.

 

« Peut-être que la vie n'est pas de la tragédie. Peut-être que c'est ça qui est normal, la peine et le chagrin, la solitude et le désespoir. » Si quelques verres se brisent, la table à manger ne succombe pas et tous survivent péniblement : le père, assistant telle une figure de Beckett à la destruction de son monde, la tourte, qui s'inscrit dans une temporalité réelle, ne quittant le four qu'à la fin de la représentation, la tortue domestique nommée Stanley, dont le sort demeure tout de même incertain, mais surtout la poésie, survivante exceptionnelle à ce cirque hystérique. L'audace aussi transparait, car il fallait finalement oser parler de l'infirmité, du handicap, des conséquences d'un accident dramatique qui vient empoisonner les relations familiales sans gravité aucune, parler aussi de l'adolescence, du corps déchet, du corps poison, du corps ennemi, du corps en mini-jupe ou en jogging, du corps déguisé, gras, maigre, malade, paralysé, sans ne jamais faire corps avec l'angoisse. La Cuisine d'Elvis est un spectacle d'ondes. De bonnes ondes. Car il navigue au dessus de la violence avec un bonheur pervers sans jamais y donner totalement l'accès. Chaque séquence amène une vibration nouvelle, un creux inexploité de désespoir dont émerge le rire.

 

La cuisine est un élément clé du théâtre contemporain. Parce qu'avec la scène, elle constitue l'un des derniers lieux possibles de transformation, d'émancipation, parce qu'avec des aliments ou situations initialement pauvres ou séculaires, on peut accéder à des merveilles telles que la pièce de Lee Hall, sublimement étudiée et amenée au plateau par Pierre Maillet.